Un acte d’état civil ou paroissial ne permet pas simplement d’ajouter un individu à son arbre. Si les prénoms originaux que l’on y découvre nous font sourire ou nous interpellent, la lecture approfondie de l’acte de baptême de mon ancêtre au prénom (voire au patronyme) le plus original de ma généalogie, Bonaventure MARIE DIT BROHIER, et qui présentait la particularité de n'avoir ni parrain ni marraine, va nous permettre de réfléchir à son histoire.

Un prénom et un patronyme peu ordinaires

C’est dans l’acte de mariage de 1867 d’un couple d’ancêtres que je découvrais le patronyme « Marie dit Brohier ». Cet acte précisait également de précédentes erreurs d’état civil relatives à ce nom, ce qui attirait encore plus mon attention.
En remontant cette branche, je découvrais deux générations au-dessus, un prénommé Bonaventure. Compte tenu de son prénom et de son patronyme particuliers, j’avais l’intuition qu’il était le premier porteur de ce patronyme, en supposant qu’il était un enfant abandonné ou un enfant naturel. Cette dernière hypothèse était confirmée à la lecture de son acte de mariage, ce qui me donnait particulièrement envie d’en savoir plus. Ses date et lieu de naissance étant clairement indiqués, je pus facilement accéder à l’acte de baptême de Bonaventure.

L’acte de baptême et ses quelques informations

L’acte de baptême de Bonaventure

L’acte de baptême de Bonaventure Brohier du 14 juillet 1787. Cliquer pour zoomer.
Source : Archives départementales de la Manche, Sainte-Marie-du-Mont, BMS 1781-1792, 5 Mi 1938, vue 151/296.

Le samedy quatorzième jour de juillet audit
an. A été baptisé et tenu sur les fonts de bapte
me par nous vicaire soussigné, un Garçon
né de cette nuit, de marie brohier fileuse
de Laine de cette paroisse, et d’un père inconnu.
Co[mme] il nous La été attesté par jeanne de Gaule
qui nous a presente Ledit enfant, auquel
nous avons donné le nom de bonaventure
Laditte jeanne de Gaule a signé avec nous.
[signatures : r.degollo a.legros (illisible)vicaire]

Né le 14 juillet 1787 à Sainte-Marie-du-Mont dans la Manche, Bonaventure est le fils de Marie Brohier, fileuse de laine, et de père inconnu.
Bonaventure est présenté par Jeanne de Gaule, que je suppose être la sage-femme du village (elle atteste également la même année la naissance d’un autre enfant né de père inconnu). Aucun parrain ni marraine n’est cité. En plus de Jeanne la sage-femme et du curé, une seule autre personne signe l’acte mais sans y être citée : « a. legros ».
A noter qu’en mention marginale, Bonaventure s’appelle bien « Brohier » comme sa mère. Le patronyme « Marie dit Brohier », hérité a priori de la composition du prénom de sa mère et du patronyme de celle-ci, apparaît seulement à partir de son acte de mariage.

Un père inconnu qui le restera

Les archives départementales de la Manche ne possèdent plus les registres des déclarations de grossesse de l’Ancien Régime (sans doute détruites comme tant d’autres archives manchoises lors de la seconde guerre mondiale).
Je ne pourrai donc pas savoir si Marie a fait une déclaration de grossesse, comme cela était requis pour les femmes enceintes célibataires ou veuves sous l’Ancien Régime afin d’éviter les infanticides. Cette déclaration aurait éventuellement pu me permettre de connaître l’identité du père de l’enfant. Quel dommage, Bonaventure était le premier de mes ancêtres né pendant cette période à être un enfant naturel !

Un témoin en partie démasqué

La grande majorité des autres actes figurant dans le registre pour l’année 1787, sont signés de « alegroscustos » à la graphie très proche de celle de « a. legros » signant l’acte de baptême de Bonaventure. Certains de ces actes nous permettent de savoir qu’il s’agit d’Enselme Le Gros, fils d’Augustin (sans plus d’information). On peut supposer que le témoin au baptême de Bonaventure et celui qui signe de nombreux autres actes sont la même personne ou au moins ce père et ce fils.
Mais cela ne nous permet pas de savoir précisément de qui il s’agit, et pourquoi la signature (voire le « témoin ») n’est pas exactement le même que d’habitude. Y avait-il quelque chose à cacher ?

Pour l’anecdote, un nommé Anselme Le Gros Castos sera témoin à la naissance d’une fille de Bonaventure. Compte tenu des âges des protagonistes, sans doute s’agit-il du fils du témoin qui avait signé l’acte de baptême de Bonaventure ou en tous cas du témoin habituel des autres actes de baptême.

Une absence inhabituelle de parrain et marraine

C'est la première fois que je lis un acte de baptême dans lequel ne sont mentionnés ni parrain ni marraine. J'ai essayé de comprendre le pourquoi de cette particularité.

Parce que Bonaventure est un enfant naturel ?

En 1787 à Sainte-Marie-du-Mont, deux autres enfants naissent de père inconnu : une fille, qui a seulement une marraine dont elle prendra le premier prénom (le deuxième prénom de sa marraine a été rajouté en interligne, sans doute oublié lors de la rédaction de l’acte), et un garçon, qui a un parrain et une marraine, et qui prendra le prénom de son parrain. Tous les autres baptêmes correspondent à des enfants légitimes, qui ont tous un parrain et une marraine.
Si l’absence de parrain/marraine était réservée aux enfants naturels, on n’en trouverait pas non plus chez les deux alter ego de Bonaventure. Cette hypothèse n’est donc sans doute pas la bonne.

Par protestantisme ?

De 1685[1] à 1787[2], les actes de baptême des enfants protestants nés pendant l’Ancien Régime figuraient bien dans les registres catholiques, et les enfants étaient bien baptisés par le prêtre, mais les protestants usaient de déclarations particulières pour les différencier de la population catholique.
Bonaventure a bien été baptisé, il a même été « tenu sur les fonts de bapteme », alors que les autres nouveaux nés sont seulement « baptisés »...
Ne pas préciser de parrain et de marraine voire donner à Bonaventure un prénom qui n’était pas des plus classiques vis-à-vis des Saints catholiques, est-il révélateur du protestantisme de Marie ? Etait-ce un choix de Marie pour marquer la différence de sa religion (qu’elle ne devait pourtant pas être la seule à pratiquer parmi les 1 322 habitants du village en 1793, alors que Bonaventure est le seul nouveau-né de l'année sans parrain-marraine) ? Etait-ce parce que la sage-femme est allée faire baptiser l'enfant contre le grè de sa mère et sans pouvoir/savoir qui indiquer comme de parrain-marraine ?
L’hypothèse du protestantisme pourrait être confortée par une situation que je ne m’expliquais alors pas encore. Une fille de Bonaventure, Aimable Virginie, fait partie de ce fameux couple qui s’est marié civilement à Paris en 1844 et religieusement à Paris en 1853, période entrecoupée d’au moins quatre ans passés à Ingouville (Seine-Maritime), sans que je n’ai encore réussi à comprendre ce qui les a menés à faire tout cela[1]. Le père de Joseph étant originaire d’Alsace, il se peut qu’il ait été (lui aussi) protestant. Le protestantisme des deux membres de ce couple pourrait avoir favorisé leur rencontre. Il pourrait aussi expliquer leur départ de Paris pour se « cacher » en Province où leurs enfants sont nés, avant de revenir à Paris (pour le travail ?) en s’y mariant religieusement malgré eux.
Le protestantisme n’explique pas l’absence de parrain et marraine en tant que tel, car d’habitude ils sont bien cités dans l’acte. Le faisceau d’indices sur l'acte de baptême lui-même est beaucoup trop faible pour se prononcer, mais confronté à ce que je sais par ailleurs, cette hypothèse me semble davantage plausible.

Par manque de temps ?

L’acte de baptême précise que Bonaventure est né la nuit et qu’on (a priori la sage-femme) vient le faire baptiser le lendemain. Il ne semble donc pas y avoir eu un empressement vital, sinon la sage-femme aurait elle-même ondoyé l’enfant. Mais peut-être l’accouchement a-t-il été prématuré au point que Marie n’avait pas eu le temps de chercher/trouver des parrain-marraine. Ou bien la sage-femme est-elle partie faire baptiser Bonaventure en oubliant de demander à Marie qui elle avait choisi.

Pourquoi Bonaventure se prénomme-t-il ainsi ?

N’oublions pas que les pratiques du XVIIIème siècle quant au choix du prénom étaient bien différentes de celles de maintenant. Le plus souvent, l’enfant recevait le prénom de son parrain ou de sa marraine, ou sinon d’un membre de sa famille. Les prénoms sortis a priori de nulle part étaient-ils alors un choix reflétant le goût des parents comme maintenant, ou d’autres choses qui nous échappent y présidaient-elles ? Etudions ces différentes possibilités.

Un prénom choisi par héritage familial ?

Une recherche sur les bases de données en ligne me permet d’identifier un Aimable Bonaventure Antoine BROHIER, né en 1756 et décédé à l’âge d’un mois à Brucheville (commune limitrophe de Sainte-Marie-du-Mont). Un formidable travail de relevés de la base collaborative Pierfit qui reconstitue tous les liens généalogiques entre porteurs de certains mêmes patronymes dans le département de la Manche (2 millions d’individus dans l’arbre) ne me permet pas d’établir un quelconque lien de parenté entre ces deux Bonaventure, malgré la proximité géographique et celle des prénoms.
La généalogie ascendante de Marie ne trouve pas non plus de Bonaventure.

Un prénom choisi par tradition locale ?

La lecture des autres actes de baptêmes du registre, limitée à la même année, ne trouve aucun autre Bonaventure.
La recherche de la fréquence de Bonaventure dans la base de données des prénoms de Geneanet et basée sur les prénoms mentionnés dans les généalogies déposées sur leur site, montre une prévalence maximale de ce prénom de 0,1 % dans les années 1640, pour descendre à 0,02 % à la fin des années 1780 (notre Bonaventure est né en 1787).

La fréquence du prénom Bonaventure

L'évolution de la fréquence du prénom Bonaventure de 1600 à nos jours (calculée sur la base des prénoms mentionnés dans les généalogies déposées sur Geneanet).
Source : Geneanet.

Point de vue répartition géographique, en 1775, 6 % des Bonaventure de France sont Manchois. C’est le quatrième département en termes de fréquence, loin derrière les Pyrénées-Orientales comptant 20 % du total des Bonaventure, et quasiment à égalité avec le Pas-de-Calais (8 %) et la Seine-Maritime (7 %).

Bonaventure ne provient a priori pas d’un héritage familial. Il n’est pas non plus un prénom typiquement caractéristique de la Manche. Une autre raison a-t-elle pu pousser Marie (ou quelqu'un d’autre) à prénommer ce nouveau-né ainsi ?

Un prénom symbolique ou fruit du hasard ?

On n’a pas vraiment les moyen de savoir qui a choisi ce prénom, la tournure de la phrase rédigée par le curé étant ambiguë : « enfant auquel nous avons donné le nom de bonaventure », alors que pour les autres baptêmes, même d’enfants illégitimes, le prénom des enfants est cité juste après la mention du baptême. Seule la personne qui a choisi ce prénom (Marie sa mère, le curé, voire la sage-femme) en connaît les raisons... Compte tenu de la signification du prénom, on peut quand-même faire quelques hypothèses sur son symbolisme, sous réserve que l’époque se prêtait parfois bien à cette pratique :

  • il fallait donner à cet enfant une belle vie, que celle-ci soit une bonne aventure, malgré l’absence d’un père ;
  • étymologiquement, le prénom Bonaventure vient de l’italien « heureux évènement ». Marie ayant à peu près 39 ans au moment de la naissance de son fils et étant célibataire, appeler son fils Bonaventure renvoyait à l’heureux événement de son arrivée malgré les difficultés qu’être mère célibataire pouvait comporter, ou au contraire, ce prénom cherchait à les contrebalancer ;
  • comme évoqué précédemment par rapport au protestantisme, il fallait sortir de l’ordinaire ;
  • le père était quelqu’un de passage, qui vivait à l’aventure de village en village, et Marie aura marqué son fils indirectement du prénom de ce que représentait cet homme ;
  • ou tout simplement, personne ne s’est cassé la tête : la sage-femme est allée faire baptiser l’enfant sans que Marie n’ait pu lui dire le prénom qu’elle voulait lui donner (ni les parrain-marraine), et le curé a simplement choisi le Saint du jour... Bonaventure est en effet fêté le 14 juillet, ce que notre calendrier ne nous permet plus de voir mais dont la coïncidence est finalement d’une simplicité évidente ! Si cette dernière hypothèse est la bonne, le hasard a apparemment voulu que ce petit garçon naisse le jour d’un Saint à l’étymologie en accord avec son histoire !

La lecture approfondie d’un acte, toujours riche d’enseignements

Finalement, la lecture approfondie de l’acte de baptême de Bonaventure nous aura permis de confirmer son statut d’enfant naturel. En l’absence de déclaration de grossesse et de tout autre indice clair, il serait beaucoup trop aventureux de dire que le témoin mystère à la signature un peu inhabituelle est le père de l’enfant. Le choix du prénom a très probablement été orienté par la date de naissance et le Saint du jour, ce qui pourrait renforcer le côté inattendu de l’arrivée de l’enfant à ce moment et expliquer éventuellement l’absence de parrain-marraine. L’hypothèse du protestantisme peut être évoquée, mais pas directement confirmée via cet acte seul.
Même si l’on n’aura jamais la possibilité de confirmer ces hypothèses, nous aurons vu que l’analyse précise d’un acte est toujours riche d’enseignements. Malgré des questions restant plus nombreuses que les réponses, les explorer permet d’imaginer plus ou moins les circonstances de l’évènement et d’aller au-delà d’un simple nom et d’une simple date.


[1]Révocation du versant religieux de l'Edit de Nantes par Louis XIV via l'Edit de Fontainebleau enregistré au parlement de Paris le 22 octobre 1685. Le protestantisme devenait dès lors interdit sur le territoire français.
[2]Edit de Versailles ou Edit de tolérance signé par Louis XVI le 7 novembre 1787, qui permit aux personnes non-catholiques de bénéficier de l'état civil sans devoir se convertir au catholicisme.
[3]J’avais retracé la ligne de vie de son mari, Joseph, dans l’épine « Où est né mon (premier) ancêtre parisien ? » partiellement résolue puisque finalement j’ai trouvé où est né mon premier ancêtre parisien, qui a des origines vieux-ferrettoises attestées.

Sources :

Article écrit par Chantal, le 29 janvier 2018

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