Des métiers anciens dans une fonderie d'art : le mouleur en sable

publié le 8 mars 2014 par Chantal

Mon précédent billet racontait comment j'avais fait la connaissance de la fonderie Ducel à Pocé-sur-Cisse et découvert la statue de Saint-Eloi fabriquée entre autres par mon aïeul Jacques Bruère ou son frère Silvain en 1844. Le geneatheme de ce mois nous proposant d'aborder les métiers de nos ancêtres tombe donc à point nommé pour évoquer le métier de mouleur en sable qu'ils ont exercé dans cette fonderie d'art au milieu du XIXème siècle.

Les intervenants successifs dans une fonderie

De multiples métiers interviennent successivement dans le processus de fabrication d'une œuvre dans une fonderie d'art.

Les premières étapes concernent la préparation amont pour la fabrication de la pièce.
Tout commence avec le modeleur, qui confectionne les modèles en bois ou en plâtre à partir des esquisses de l'artiste et de son œuvre originale.
Le mouleur main prend la suite. Il prend l'empreinte du modèle dans du sable serré entre deux châssis. En fonction des objets confectionnés, le mouleur-noyauteur intervient. Spécialiste du vide, il réalise et pose les noyaux à l'intérieur des moules pour obtenir une forme creuse.

Viennent ensuite les étapes de travail sur les fourneaux et la fonte.
Le chargeur alimente le cubilot (cylindre en tôle de 2,5 à 5 mètres de hauteur) ou le haut-fourneau avec les produits à fondre (fer ou ferrailles, bocage et castine) et le combustible (coke). Il s'occupe de l'entretien du cubilot et de la matière en fusion tout au long du processus.
Le fondeur active alors la fusion et procède à la coulée de la gueuse au pied du haut-fourneau.

Enfin, on "fabrique" la pièce en tant que telle.
Le couleur récupère la coulée de fonte directement au cubilot avec une poche ou un creuset et la verse dans les moules.
Le décocheur sort la pièce moulée du châssis, à l'aide de masses, marteaux et burins.
L'ébarbeur retire les bavures de la coulée présentes sur la pièce.
Si l'objet à fabriquer est constitué de plusieurs pièces, le soudeur les assemble sous l'effet de la chaleur.
Selon la destination de l'objet, l'émailleur recouvre certaines pièces (poêles, cuisinières, vases, ...) d'émail.

Tout se travail s'effectue dans un environnement bruyant où la chaleur pèse sur les ouvriers.

Les ouvriers d'une fonderie
Les ouvriers d'une fonderie au travail en 1872 au Canada
(source : Bulletin du Centre d'histoire de Montréal [¹]), Les ouvriers de la fonderie Clendinning au travail. Canadian Illustrated News, 4 mai 1872)

Le mouleur en sable, un ouvrier méthodique

Revenons-en au mouleur en sable, métier qu'exerçaient mon ancêtre et son frère.
Il s'agit d'abord de bien préparer le sable en en mélangeant différents types afin d'obtenir un matériau à la qualité parfaitement adaptée à l'objet à mouler. Tout sable est un mélange argilo-siliceux dont les proportions des différents minéraux lui conférent des comportements différents. Ainsi, le "sable maigre" (contenant peu d’argile) est réfractaire ; mais peu consistant, il s’éboule facilement. Le "sable gras", plus ou moins mêlé d’argile, présente quant à lui des qualités opposées. Du point de vue de la granulométrie, un sable très fin aura l'avantage de s'adapter aux moindres recoins d'un modèle, mais il présentera l'inconvénient d'être beaucoup plus hermétique aux gaz qu’un sable plus grossier. Dans tous les cas, le mouleur va chercher à épurer le sable de tout élément étranger qui le fragiliserait.
Les étapes de réalisation d'un moule dans lequel sera coulée la fonte pour y réaliser une empreinte sont nombreuses et nécessitent beaucoup d'habileté et de force de la part du mouleur.
Celui-ci remplit d'abord un châssis de sable qu'il compacte avec un maillet en bois selon un schéma bien précis. Il place ensuite le modèle confectionné précemment voire l'œuvre originale dans le châssis en l'enfonçant dans le sable. Il finit de remplir le châssis avec du sable qu'il compacte tout aussi méthodiquement pour recouvrir le modèle.

Le tassage du sable
Le tassage du sable pour un gros châssis
(source : Thérèse Beaudoin [²])

Puis il retourne le moule avec précaution et après avoir retiré le modèle, il obtient une forme en creux, permettant une coulée à ciel ouvert. Ce type de coulée est suffisant pour un objet dont une seule face est d'une forme particulière, l'autre face étant plane. Pour une forme tridimensionnelle, il réalise un moule pour coulée fermée, en procédant une seconde fois comme précédemment, lui permettant d'obtenir en négatif l'autre face de l'objet à reproduire. Des évents sont ajoutés dans le deuxième châssis pour éviter des déformations au moule une fois fermé, quand les deux châssis seront assemblés et fixés exactement l'un en face de l'autre.

Le moule
Le moule
(source : Franck Pohu [³]))

On fera sécher le moule afin d'en assurer la solidité, puis la coulée pourra avoir lieu.

Voilà résumées très succinctement les étapes de fabrication d'un objet en fonte et le travail d'un mouleur en sable dans une fonderie.

Silvain et Jacques Bruère étaient nés respectivement en 1814 et 1816 à Monnaye (aujourd'hui Monnaie), à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest de Pocé, d'un père laboureur et d'une mère qui sera en 1836 sapeuse au haut-fourneau de Pocé, aux côté au moins de Silvain, alors mouleur. Il est fort probable que toute la famille ait "émigré" à Pocé avec le développement de l'usine créée en 1823 comme une usine à fer et rachetée en 1829 par deux maîtres de forges parisiens. A son apogée, la fonderie Ducel employait plus de 400 ouvriers, ce qui avait considérablement augmenté la population de la commune (813 habitants en 1841, le double 25 ans plus tard). L'usine en général et les mouleurs en particulier, devaient constituer un petit monde à part dans la commune, les quelques actes que j'ai trouvés sur cette famille montrant des frères, beau-frères, cousin, amis, ..., exclusivement mouleurs. Mais quand on imagine les conditions de travail de ce métier exigeant, cela ne semble pas très étonnant...


Sources :

  • Jeannine Gosset, "La fonderie Ducel à Pocé-sur-Cisse au XIX - Une usine des œuvres d'art", Association pour la sauvegarde et la promotion des œuvres d'art de la Fonderie J-J Ducel, 09/2009
  • Élisabeth Lebon, "Sable ou terre ?", in Le fondeur et le sculpteur, Paris, Ophrys ("Les Essais de l'INHA"), 2012, mis en ligne le 30 mai 2012, consulté le 03 mars 2014 (URL)
  • [¹]Bulletin du Centre d'histoire de Montréal. Les ouvriers mouleurs, consulté le 8 mars 2014
  • [²]Beaudoin, T. (1986). Le processus technique de fabrication d'un moule de sable au XIXe siècle. Material Culture Review / Revue De La Culture MatéRielle, 24. URL, consulté le 8 mars 2014
  • [³]Franck Pohu, "Les différentes étapes de la fabrication de pièces en fonte", Archives départementales de la Sarthe. URL, consulté le 8 mars 2014

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