... ou comment un simple cultivateur vacille dans l'inexplicable

Tout a commencé lorsqu'au fil de mes recherches sur ma famille, je suis tombée sur un acte de décès qui a attiré mon attention, et, à la lecture de celui-ci, j'ai souhaité en savoir plus sur l'histoire de cet homme.
Je rassure ou je déçois ma famille : cet article ne concerne donc pas l'un de nos ancêtres, mais quelqu'un qui a pu sinon les côtoyer, au moins les croiser...
J'ai rédigé cet article à la fois pour rapporter des faits que l'on croise rarement au cours de recherches généalogiques, mais aussi pour explorer quelques archives consultées moins fréquemment que les sources classiques.

Un acte de décès rapporté de Guyane

Dans cet acte de décès trouvé au milieu d'un registre de 1863 de Saint-Christo-en-Jarez, village de moins de 2000 habitants situé dans le département de la Loire, tous les textes dactylographiés permettant le remplissage de l'acte ont été rayés, pour écrire un texte ne correspondant pas à la typologie habituelle.
En voici une reproduction, et sa transcription partielle juste en dessous.

Un acte de décès pas banal

Acte de decès de Jean Marie Mazenod
(source : Archives départementales de la Loire, Saint-Christo-en-Jarez, Naissances, Mariages, Décès de 1861 à 1863 - 3NUMEC1/3E209_13, vue 136)

Ministère de la marine et des colonies
cabinet du ministère conservation des archives
Dépôt des ?? public des
colonies créé par édit du mois de juin 1776
Extrait du registre de l'état civil des iles du Salut
(Guyane française) aujourd'hui trente mai mil
huit cent soixante, à sept heures du matin
Pardevant nous Jules marius Ploust, aide commissaire de
la marine, chef de service administratif aux iles du Salut
(Guyane française) remplissant au dit lieu les fonctions d'officier
de l'état civil en vertu de l'arrêté du Gouverneur
de la Guyane française en date du vingt six
avril mil huit cent cinquante deux, sont comparus
1° Le sieur Gochet Pierre Alphonse, agé de quarante ans,
surveillant de deuxième classe, 2° le Sieur Gournier René Etienne
agé de quarante huit ans, surveillant de
troisième classe, tous deux domiciliés aux
iles du Salut (Guyane française) lesquels
nous ont déclaré que le sieur Mazenod Jean Marie

agé de quarante cinq ans environ
ayant exercé la profession de cultivateur
domicilié à Larajasse Rhône
né à Saint-Christô-en-Jarrêt, département
de la Loire, fils d'Antoine et de
Benoite Ducar, veuf de Louise Relave
sur les renseignements que nous avons pu recueillir, est
décédé hier vingt neuf mai, à six heures du soir, à l'hôpital
de l'ile Royale du Salut (Guyane française)
Duquel décès nous nous sommes assurés
et avons dessé par triplicata le présent acte que les
témoins déclarants ont signés avec moi et après lecture faite
signé Goumain, Gochet et Ploust
Pour copie conforme, l'officier de l'état
civil signé Plesset
[...]

La lecture complète de l'acte permet de constater que si le décès a eu lieu le 29 mai 1860 et a été déclaré le lendemain, il n'a été reçu à Paris (bureau des archives de la marine et des colonies) que trois ans plus tard, le 13 mars 1863, pour finalement être transcrit dans le registre de la commune de naissance de l'intéressé le 14 avril 1863...
Outre ces délais, le fait le plus notable de cet acte concerne le lieu de décès : l'île du Salut en Guyane française. Mais pourquoi donc un cultivateur d'un petit village de la Loire est-il décédé en Guyane ?

Les îles du Salut, lieu d'enfermement dès la fin du XVIIIème siècle

Les îles du Salut (île du Diable, île Royale et île Saint-Joseph, d'une quinzaine à trentaine de kilomètres carrés chacune) sont situées au large de la Guyane. En 1793, la Première République décida d'y construire une forteresse destinée à accueillir les premiers déportés politiques. Puis sous le Second Empire, à partir de 1854, l'administration pénitentiaire y instaura le bagne, qui devint l'un des plus durs au monde, et où passeront 70 000 prisonniers. L'île Royale accueillait l'administration ainsi que l'hôpital, l'île Saint-Joseph servait pour les « fortes têtes » et l'île du Diable recevait les espions, les détenus politiques ou de droit commun[1]).

Finalement, en 1860, une épidémie de paludisme sévit. Il est possible que Jean Marie, décédé à l'hôpital, fasse partie de ses victimes, à peine un an après son arrivée au bagne, à moins que le travail de forçat ou les conditions de vie n'aient eu raison de lui.

Le dossier individuel du condamné aux ANOM : de maigres informations sur le crime et quelques embrouillaminis administratifs...

Une recherche sur le site Internet des Archives Nationales d'Outre mer et plus particulièrement la base de données des dossiers individuels de condamnés au bagne nous apprend donc que Jean Marie Mazenod est l'un de ces bagnards, et qu'il a été condamné en 1859. Mais quel fait de justice l'a envoyé si loin de ses terres, dans ce bagne réservés aux "durs" ?
L'accès à son dossier individuel de bagne (aux ANOM à Aix-en-Provence, via un bénévole de l'entraide de FranceGen Web que je remercie encore) apporte un début de réponse.
Son dossier est constitué d'une petite dizaine de documents. Le principal consiste en un extrait des minutes du greffe de la Cour d'assises du département du Rhône en date du 25 mai 1859.

Extrait des minutes du greffe

Extrait des minutes du greffe de la Cour d'assises du département du Rhône du 25 mai 1859
(source : Archives Nationales d'Outre mer)

Celui-ci rappelle l'état civil du condamné : Jean-Marie Mazenod est âgé de 43 ans, il est né à Saint-Christo-en-Jarez dans la Loire et il est domicilié à Larajasse dans le département du Rhône où il était propriétaire cultivateur. Veuf de Louis (sic) Relave, il est père de 6 enfants. Il sait lire et écrire imparfaitement (le "bien" devant le mot "lire" a été rayé). Il est de religion catholique. Il n'a encore jamais été poursuivi. Une description de son signalement physique complète la fiche, à l'instar de la description des registres matricules : taille, couleur des cheveux, forme du visage.
L'information la plus importante correspond bien sûr à son jugement, en date du 25 mai 1859. Déclaré coupable de complicité d'un infanticide commis à Larajasse en février 1859, avec circonstances atténuantes, il a été condamné à la peine de 20 ans de travaux forcés. Quand il aura subi sa peine et pendant toute sa vie, il sera placé sous la surveillance de la haute police. Enfin, on peut lire que le pourvoi en cassation a été rejeté le 30 juin 1859.
Il a été admis au bagne de Toulon le 30 juillet 1859. Il n'y a pas d'information expliquant comment de Toulon, il a été envoyé en Guyane.

Le reste du dossier consiste en une dizaine de notes et de courriers (et vraisemblablement leurs brouillons !) s'étalant de mai 1857 à février 1868, échangés entre différentes administrations (Ministère de la marine et des colonies, Ministère des affaires étrangères et leurs bureaux et sous-bureaux, Mairie de Saint-Christo-en-Jarez). Ces échanges sont relatifs d'une part à l'acte de notoriété des héritiers de Jean-Marie, qui laisse une succession de 33 Francs et 16 centimes (soit l'équivalent d'environ 140 salaires horaires d'un manœuvre entre 1870 et 1890[2] ou un peu plus d'un quintal métrique (environ 50 kg) de farine ronde en 1859 à Lyon[3]), et d'autre part, à la demande par le Maire de Saint-Christo-en-Jarez du certificat de décès de Jean-Marie afin que le fils de celui-ci puisse se faire dispenser de service militaire en tant qu'aîné d'orphelins.
Le courrier du Maire, en date de janvier 1863, revêt une information particulièrement étrange quand on connaît la situation : il demande au Ministère des Affaires étrangère si Jean-Marie "était inscrit maritime, et dans le cas de l'affirmative à quel quartier il appartenait s'il n'était pas marin". Le Maire s'est-il laissé influencer par la succession de Jean-Marie qui a transité via la Caisse des gens de mer ? N'était-il pas au courant de la raison pour laquelle Jean-Marie était en Guyane ? A-t-il rapporté "naïvement" la question de la famille de Jean-Marie, qui avait besoin de l'information pour savoir à quelle administration s'adresser pour obtenir l'acte de décès ?
Cinq ans plus tard, cette question est toujours d'actualité : une note datant de février 1868, rédigée par le chef du Bureau de la Justice et du régime pénitentiaire et s'adressant au Bureau de la Marine et des colonies, rapporte la question relative à l'inscription maritime de Jean-Marie de la part de la famille de celui-ci. La réponse permet presque de boucler la boucle : le Bureau de la Marine et des colonies, n'ayant pas d'information, a demandé des renseignements au Maire de Saint-Christo, et fait l'hypothèse, compte tenu de l'absence de réponse, que Jean-Marie n'était pas marin...

Mais finalement, les archives judiciaires ou la presse permettront-elles d'en savoir plus sur cet infanticide ?

Ces tracasseries administratives dépassées, le plus haletant dans cette histoire concerne donc les raisons qui ont condamné Jean-Marie à 20 ans de travaux forcés...
Ces recherches ont été pour moi l'occasion de découvrir le bâtiment flambant neuf et très agréable des Archives départementales du Rhône (enfin plutôt le bâtiment "tout" neuf, loin de moi l'envie que des Archives flambent...), et de consulter des archives auxquelles je n'avais encore pas eu l'occasion de m'intéresser : les archives judiciaires (série U), et les archives de presse (série PER).

Pour les archives judiciaires, les dossiers de procédures étaient lacunaires concernant cette affaire. Les archivistes m'ont expliqué que tous les jugements n'étaient pas forcément versés aux Archives. Mais j'ai pu parcourir des liasses de procédures avec par exemple des dépositions de témoins et d'accusés, permettant d'imaginer tout le déroulement d'une enquête.
En revanche, dans les arrêts de Lyon, j'ai pu trouver le jugement de la Cour d'assise du département du Rhône en date du 25 mai 1859, qui m'a permis d'en savoir beaucoup plus sur l'affaire.
Etaient accusées deux personnes : Jeanne Marie Casset, 22 ans, journalière demeurant à Saint-Martin-en-Haut (département du Rhône) où elle est née, et Jean Marie Mazenod, 43 ans, cultivateur demeurant à Larajasse (département du Rhône également). Le jury a déclaré Jeanne Marie non coupable du crime d'infanticide dont elle était accusée, elle est donc acquittée et sera mise en liberté sur le champ. En revanche, le jury déclare que Jean Marie Mazenod

est coupable de s'être rendu complice du
meurtre commis à Larajasse en février 1859, sur l'enfant
nouveau-né de Jeanne Marie Casset, 1° pour avoir par dons,
promesses ou menaces, abus d'autorité ou de pouvoir, machination
ou artifices coupables, provoqué l'auteur de cet infanticide à le
commettre. 2° pour avoir donné des instructions pour commettre
cet infanticide. 3° pour avoir, avec connaissance, aidé ou
assisté l'auteur de cet infanticide, dans les faits qui l'ont
préparé, facilité ou consommé.
[...]
Attendu qu'il résulte encore de la déclaration du jury,
qu'il existe en faveur de l'accusé Mazenod, des circonstances
atténuantes.
[...]
La cour faisant application des dits articles
condamne Jean Marie Mazenod, à vingt ans de
travaux forcés et aux frais envers l'état.

Finalement, un article dans Le Moniteur judiciaire de Lyon, publié le jour du procès, permet de comprendre un peu plus les rouages de l'histoire. Voici une copie de l'article.

L'article de journal qui explique tout L'article de journal qui explique tout

Article de journal "Audience du 25 mai - Infanticide et complicité"
(source : Archives départementales du Rhône, Moniteur judiciaire de Lyon du 28 mai 1859 - PER 943/22)

Je ne commenterai pas l'acte, Jean-Marie et Jeanne Marie ont été jugés pour cela en temps et en heure. Je constate juste que le journaliste commet quelques erreurs sur des éléments tangibles : en supposant que Jeanne-Marie soit effectivement entrée au service de Jean-Marie à la fin de l'année 1857, il était veuf seulement depuis même pas six mois et non pas depuis trois ans. Ses six enfants n'étaient pas tous tout-à-fait aussi jeunes que l'expression "en bas âge" pourrait le laisser croire : si le dernier avait seulement 3 ans, l'aîné en avait 15.

Et la famille dans tout ça ?

Quelques recherches dans les registres d'Etat civil et les recensements sur le site Internet des Archives départementales de la Loire permettent de mieux situer la famille de Jean-Marie. Le 5 mars 1842 à Saint-Christo-en-Jarez, Jean-Marie alors âgé de 26 ans, épouse Louise Relave, de cinq ans sa cadette. Ils sont tous les deux originaires de Saint-Christo. La mère de Jean-Marie était décédée alors qu'il avait 2 mois, son père ne semble pas s'être remarié.
Entre le 9 janvier 1843 et le 8 mai 1857, Jean-Marie et Louise vont avoir neuf enfants (cinq garçons et quatre filles) dont trois qui décèderont en bas âge (à 8, 13 et 9 mois). Au fil des naissances, le couple change de lieu d'habitation tous les trois à quatre ans, tout en restant dans le même village.
Mais le 11 juillet 1857, soit trois mois après son neuvième accouchement, Louise va décéder.

Six mois plus tard, on retrouve Jean-Marie à Larajasse, village rhodanien d'alors environ 2600 habitants situé à 10 kilomètres au nord de Saint-Christo-en-Jarez. Le 23 janvier 1858, il déclare le décès de la benjamine alors âgée de 9 mois, Jeanne Philomène. Jean-Marie, veuf, a alors encore six de ses neuf enfants, âgés de 3 à 15 ans.
En l'espace de neuf mois, Jean-Marie a donc vu naître son neuvième enfant, il a perdu sa femme, il a quitté ses terres natales pour migrer dix kilomètres plus loin, et il a perdu son dernier-né.

Un an après ce dernier évènement, il commet l'infanticide relaté précédemment.
Une recherche en série U (Justice de paix) aux Archives départementales de la Loire (puisque Jean-Marie et sa femme étaient originaires de Saint-Christo et y avaient encore leurs familles) pourrait peut-être permettre de trouver un conseil de famille qui aurait désigné des tuteurs aux enfants, soit dès la condamnation de leur père, soit au décès de celui-ci.
Toutefois, les archives en ligne donnent une esquisse d'informations. Après les faits qui enverront leur père au bagne, les enfants orphelins de mère semblent habiter de nouveau à Saint-Christo-en-Jarez. Le recensement de 1861 montre plusieurs enfants Mazenod, aux prénoms et aux âges proches (quatre semblent "correspondre"). Ils habitent tous au Bourg, mais dans des foyers différents. Deux semblent habiter chez des membres de leur famille (oncles cultivateurs) où ils sont bergers, deux autres chez des personnes a priori sans lien de parenté avec eux : l'aîné, alors âgé de 18 ans, est ouvrier cultivateur chez un maréchal ; la seconde, qui a 16 ans, est bergère chez un cultivateur. Je n'ai pas identifié les autres enfants. Il n'est pas encore possible de savoir si l'aîné des garçons a finalement bien été dispensé de service militaire, les registres matricules de 1863 n'étant pas encore en ligne.
Devenus en l'espace de trois ans orphelins de mère comme cela arrivait si souvent à l'époque, puis orphelins de père dans des circonstances dramatiques, comment ont-ils pu vivre tous ces évènements, et que sont-ils finalement devenus ? Etaient-ils au courant de toute l'affaire ? Qu'en savait leur entourage ? Que leur en a-t-on dit, qu'en ont-ils compris ?!...

En ce qui concerne Jeanne Marie Casset, j'ai simplement pu trouver son acte de naissance à Saint-Martin-en-Haut (commune limitrophe de Larajasse), le 15 novembre 1836, mais je n'ai pas trouvé trace de mariage et de décès dans les environs.
Qu'est-elle devenue après ce drame ? A-t-elle fait l'objet de compassion de la part de son entourage, famille, voisins, ou au contraire, a-t-elle subi des critiques ou des insultes ? A-t-elle ainsi quitté son pays natal ? A-t-elle pu tourner la page sur cet épisode dramatique, construire sa vie, se marier et fonder une famille ?!...

Si un acte de décès peu banal et quelques recherches permettent de retracer l'historique d'une affaire, aucune recherche généalogique ne permet de trouver des réponses à toutes ces questions de l'ordre de l'intime...


[1] Alfred Dreyfus (1894) et Guillaume Seznec (1923) en furent les prisonniers les plus célèbres, ainsi qu'Henri Charrière (1933) qui décrivit dans son livre Papillon son séjour et ses tentatives d'évasion.
[2] Calcul tiré de l'excellent ouvrage "La valeur des biens, niveau de vie et de fortune de nos ancêtres", Thierry SABOT, Collection Contexte, Ed. Thisa, 2012
[3] D'après le cours officiel des denrées du 14 au 21 mai 1859 de la Préfecture du Rhône, figurant dans le Moniteur judiciaire de Lyon du 28 mai 1859 (Archives départementales du Rhône, PER 943/22)


Sources :


Source de la première image d'illustration "Halage des grumes à la bricole", Peinture Editions des Caraïbes - G. Delabergerie, n° 186 : Delcampe

Article écrit par Chantal, le 18 décembre 2014

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