Lors du précédent épisode qui se déroulait à Manissol, à Saint-Christo-en-Jarez (42), nous avons vécu la naissance de Pierre, mon SOSA 16, puis nous avons passé une journée à la ferme en compagnie de son père, Pierre, sur des terres possédées encore de nos jours par des membres de ma famille. Alors qu’il nous emmenait dans sa charrette pour déclarer la naissance de son fils, j’étais étonnée de la route qu’il nous faisait prendre.
Toujours sous forme de rendez-vous ancestral, voici la résolution d’un mystère christodaire, une épine rencontrée alors que je débutais dans mes recherches généalogiques.

Nous sommes pourtant bien le 25 février 1821, c'est bien le bon Pierre que je tiens dans les bras... Comme je n’y comprends décidément rien, je finis par me tourner vers Pierre :
- Mais tu nous emmènes où, comme cela ?...
- Et bien à la mairie, pardi ! » me répond-il, étonné de ma question.
- Je ne comprends pas : ce matin, on est passé devant la mairie du bourg qui était fermée, et là on part complètement à l’opposé !... Saint-Christo-en-Jarez n’est pas grand au point qu’il y ait deux mairies !...
- Pourquoi veux-tu qu’on aille à Saint-Christo-en-Jarez ?! J’habite à Manissol, il faut que je déclare mon fils à la mairie de Saint-Christo-en-Châtelus !
A ces mots, je laisse un grand blanc. Qu’est-ce qu’il me raconte... Saint-Christo-en-Châtelus, c’est quoi ce village ?... Manissol se trouve à Saint-Christo-en-Jarez...

Nous arrivons enfin à la mairie. Effectivement, ce n’est pas celle de Saint-Christo-en-Jarez... je ne connais pas vraiment ce bourg, et même si j’ai une petite idée de l’endroit où nous sommes, je le vérifie rapidement en consultant un GPS (ah c’est pratique de revenir au XIXème siècle avec la technologie du XXIème siècle !). Nous sommes en réalité au bourg de l’actuelle commune de Marcenod, à 3,5 kilomètres au nord de celui de Saint-Christo-en-Jarez.

Pierre, me voyant interloquée, m’interroge :
- Il y a un problème avec Saint-Christo-en-Châtelus ?
- Et bien, je ne connais pas ce nom de village... Au XXème, ça s’appellera Marcenod ! Et si tu me dis que Manissol appartient à Saint-Christo-en-Châtelus, c’est qu’il y a eu un changement dans les limites des communes... Mais je ne sais pas quand cela a eu lieu...
- On peut demander au maire, si tu veux, peut-être qu’il saura quelque chose... Il a toujours habité à Saint-Christo, il doit bien connaître l’histoire de son village.
Je me demande bien comment le maire de Saint-Christo-en-Châtelus pourrait savoir, en 1821, ce que va devenir sa commune peut-être un siècle plus tard, mais cela ne coûte effectivement rien de lui poser la question.

Nous rentrons dans la mairie et nous voyons tout de suite Antoine Joassard, le maire. Joseph Garbit, l’instituteur, est déjà là. Pierre, fier et heureux, leur présente son fils, et évoque rapidement ma présence sans détailler qui je suis, sans doute par peur de passer pour un fou...
Nous avons à peine le temps de discuter avec eux de l’accouchement que Claude Maisonnette arrive à son tour. Je reste en retrait car je ne veux pas trop m’immiscer dans leurs échanges. J’en profite pour fureter à droite à gauche à la recherche d’éventuels indices et explications relatives à l’existence de cette commune. Je vois justement sur une table, le registre d’état civil prêt à être utilisé, et sur lequel je peux lire Saint-Christo-en-Châtelus.

Couverture du registre de Saint-chrsito-en-Châtelus

Couverture du registre d'état civil de Saint-Christo-en-Châtelus de 1821.
Source : Archives départementales de la Loire, Saint-Christo-en-Châtelus.-Naissances, Mariages, Décès, Publications de mariage. - 3NUMEC2/3E209_2 - De 1815 à 1821.

Juste après, Pierre, Joseph et Claude, sont invités par le maire à s’installer à cette table. Je reste en retrait pour ne pas gêner la passation de l’acte. Le maire se saisit alors de sa plume d’oie, la trempe dans l’encrier, et commence à rédiger.

Acte de naissance de Pierre

Acte de naissance de Pierre. Cliquer pour zoomer.
Source : Archives départementales de la Loire, Saint-Christo-en-Châtelus.-Naissances, Mariages, Décès, Publications de mariage. - 3NUMEC2/3E209_2 - De 1815 à 1821.

Transcription :
L’an mil huit cent vingt un et le vingt cinq du mois de fevrier a six
heures du soir, Pardevant nous Antoine Joassard maire et officier public
de l’état civil de la commune de St-Christot en Chatellus Canton de
St-Héand Arrondissement de St-Etienne Département de la Loire
est comparu pierre poyet agé de vingt sept ans laboureur
domicilié à Manissol commune de St-Christo en Chatellus, lequel
Nous a présenté un enfant du sexe masculin né hier
a onze heures du soir de lui déclarant et de Jeanne
Rousset son épouse et auquel il a déclaré vouloir donné
le prénom de pierre : les dites présentations et déclarations faites en présence
de Claude Maisonnette agé de quarante neuf ans tisserand et de Joseph Garbit
agé de trante neuf ans instituteur tous deux domiciliés au Bourg
de St-Christo en Jarest, qui ont a l’exception du père signé avec nous
le présent acte après lecture faite. Garbit Maisonnette
Joassard maire

Une fois l’acte rédigé, Pierre se tourne vers le maire, et lui parle de mon problème de communes :
- Apparemment, dans le futur, Saint-Christo-en-Châtelus ne va plus exister, mais son nom va devenir Marcenod, et Manissol va appartenir à Saint-Christo-en-Jarez. Tu es au courant de quelque chose ?
- Tu ne sais pas que cela fait une dizaine d’années que les communes de Saint-Christo-en-Châtelus, Saint-Christo-en-Jarest et Saint-Christo-en-Fontanès, ont le même maire ? Ce sont trois communes différentes qui jusqu’à la Révolution n’en faisaient qu’une, et on réfléchit effectivement à les rassembler à nouveau. Cela devrait se faire dans l’année qui vient, d’ailleurs. Quant au nom de Marcenod, à part un hameau de Saint-Christo-en-Châtelus, ça ne me dit rien.
A ces mots, je commence à mieux comprendre certaines choses, mais je me dis qu’il faudra sûrement que revenue au XXIème siècle, j’explore ce qu’il s’est réellement passé.

Après quelques échanges entre les différents protagonistes, il est temps de rentrer. Nous reprenons la route dans la charrette de Pierre. Arrivés dans sa ferme, il est temps pour moi de m’en aller et de repartir dans mon monde. Je dis au revoir à Jeanne en me réjouissant encore de la naissance de son fils et lui dis à demi-mots qu’elle aura de nombreux enfants.
Au moment où je me sépare de Pierre, il m’interpelle une dernière fois :
- Au fait, hier[1], tu m’avais dit que tu avais eu de la chance pour trouver d’où j’étais originaire, et que tu ne pouvais pas m’expliquer tout de suite, mais que tu le ferais plus tard. C’est le moment, car je ne suis pas sûr que nous nous revoyons !
- Oui, tu as bien fait de me le rappeler ! Et bien, quand on fait de la généalogie, on cherche les actes d’état civil de chacun de ses ancêtres, en remontant de génération en génération, en partant en général du mariage pour trouver la naissance et le décès. J’étais remontée jusqu’au mariage de Pierre, ton bébé, dans lequel ses date et lieu de naissance sont clairement indiqués : le 24 février 1821 à Saint-Christo-en-Jarez. On y apprend aussi que toi et Jeanne, habitez à Manissol, dans ce même village, où va d’ailleurs s’établir une longue lignée qui perdure encore au XXIème siècle et dont tu auras été le précurseur ! C’est donc naturellement que j’ai cherché son acte de naissance dans le registre de la commune, mais en vain. C’est assez habituel à votre époque de faire quelques erreurs d’années, alors j’ai cherché avant, après, mais toujours en vain. J’y ai trouvé tous les actes de naissance de tes autres enfants à venir, mais celui-ci restait introuvable, tout comme ton acte de mariage. Avant de me lancer dans une recherche « aléatoire » sur les communes alentours, j’ai relu en détails l’acte de mariage de Pierre, pour y percevoir un éventuel détail qui me permettrait d’avancer. C’est ainsi que je découvrais que l’un de ses témoins était un autre Pierre Poyet, son cousin germain, qui habitait à Saint-Héand. Qui dit cousins germains dit grands-parents communs. J’ai donc cherché l’acte de naissance de ce nouveau Pierre, et, de proche en proche, j’ai découvert facilement que les grands-parents de « mon » Pierre, habitaient aussi à Saint-Héand. Je suis alors partie dans l’autre sens à la recherche de tous leurs enfants (toi et tes frères, donc !), dont j’ai trouvé les naissances et les mariages. La chance a donc été que ton fils prenne comme témoin un cousin germain paternel qui était resté sur ses terres d’origine ! Malgré tout, je restais frustrée, car je n’avais toujours pas trouvé son acte de naissance, même en le cherchant à Saint-Héand. Ne sachant plus quoi faire, j’ai fait une pause dans ces recherches, que j’ai reprises de nombreuses années plus tard. Au moment de consulter le registre de naissances de Saint-Christo-en-Jarez sur le site Internet des Archives départementales, mon attention a été attirée sur le fait que jusqu’en 1820 (en réalité, jusqu’en 1821), il existait trois communes correspondant au Saint-Christo-en-Jarez que je connaissais : Saint-Christo-en-Châtelus, Saint-Christo-en-Jarrest et Saint-Christo-en-Fontanès. Sans doute ma jeunesse et ma précipitation ne m’avaient-ils pas permis de le voir 20 ans auparavant, ou alors c’était moins clair sur le « dictionnaire » papier listant tous les registres consultables ... Et c’est donc en deux temps trois mouvements que je découvris enfin l’acte de naissance de Pierre, à Saint-Christo-en-Châtelus ! Qu’est-ce que j’ai été contente et soulagée !
- Et bien, c’est impressionnant et compliqué tout ça, mais ça a l’air de te passionner ! Dernière question avant que tu ne partes : à quoi ça va t’avoir servi d’être venue nous voir ?...
- A mieux te connaître, pour transmettre ces découvertes à ma famille et à d’autres passionnés de généalogie ! Car figure-toi que je vais raconter ton histoire de terre nette sur Internet !
A ces derniers mots, Pierre éclate de rire. Nous nous embrassons et je laisse mes ancêtres dans leur époque pour retourner à la mienne.

Remarques sur la véracité de cette histoire

Si les faits racontés dans cette trilogie sont basés sur des données avérées trouvées sur différentes sources d'archives, c'est ma propre interprétation et mon imagination qui les ont mis en forme pour rendre le récit plus vivant. Il me reste donc plusieurs incertitudes (dont certaines découvertes en cours d'écriture...) pouvant éloigner le récit de la réalité.

Remarques concernant l’acte de naissance

Ainsi, j’ai quelques doutes quant au scripteur de l’acte de naissance de Pierre : sur cet acte, j’ai l’impression qu’il s’agirait de l’instituteur, Joseph Garbit, puisque la forme des lettres et la façon d’utiliser la plume ressemblent énormément à ceux de sa signature, qui en plus apparaît juste après le dernier mot de l’acte, comme apposée à la suite de l’écriture de celui-ci. Mais quand je regarde les autres actes du registre, j’ai plus de doutes, des points communs et des différences entre les graphies ne me permettant pas de trancher entre le maire et l’instituteur. Pour vous faire une idée, voici la double page qui contient l'acte de naissance de Pierre.

Double page du registre de l’acte de naissance de Pierre

Double page du registre de l’acte de naissance de Pierre. Cliquer pour zoomer.
Source : Archives départementales de la Loire, Saint-Christo-en-Châtelus.-Naissances, Mariages, Décès, Publications de mariage. - 3NUMEC2/3E209_2 - De 1815 à 1821.

Par ailleurs, Pierre Poyet, le père déclarant, n’est pas signalé comme ne sachant pas écrire, mais il ne signe pas : « [témoins] qui ont à l’exception du père signé avec nous le présent acte ». Même s’il « est comparu [...et ] a présenté un enfant... », la tournure de phrase sur l’absence de sa signature laisse planer un doute quant à sa présence réelle (habituellement, il est clairement spécifié que la personne ne sait pas signer), d’autant plus qu’il avait signé son acte de mariage l’année précédente et qu’il signera ensuite les actes de naissance de ses autres enfants. Enfin, je suis étonnée qu’on puisse aller déclarer une naissance un dimanche à 18 heures... (le présent acte a été a priori passé le dimanche 25 février, quand l’acte précédent a été passé le mardi 20 février et le suivant, le jeudi 1er mars). Compte tenu de tous ces éléments, je me demande si Pierre est bien allé déclarer la naissance de son fils ce jour-là. Qui a finalement rédigé cet acte : le maire ou l’instituteur ? Pourquoi un dimanche ? Pourquoi éventuellement sans le père qui est pourtant censé présenter l’enfant ? Je ne me suis rendue compte de tout cela qu’en étudiant précisément l’acte, au moment de rédiger cet article où j’écrivais que le maire prenait sa plume ; il était donc trop tard puisque je ne pouvais pas réécrire le précédent article qui faisait partir Pierre à la mairie...

Remarques concernant la commune de Saint-Christo-en-Châtelus

Intriguée par l’appartenance de Manissol à la commune de Saint-Christo-en-Châtelus qui sera grosso modo remplacée par la commune de Marcenod alors que Manissol est actuellement situé sur le territoire de Saint-Christo-en-Jarez, j’ai mené des recherches sur les lieux-dits afin d’étudier l’évolution des différentes limites communales. Afin de me centrer sur une chose à la fois, je n’ai évoqué ces éléments que partiellement ici, mais j’envisage d’y consacrer un prochain article. Toutefois, je pense pouvoir d’ores et déjà dire qu’il est finalement très peu probable que l’acte ait été rédigé à la mairie de Saint-Christo-en-Châtelus, mais plutôt dans celle de Saint-Christo-en-Jarez située au Bourg. Ayant fait ces recherches après la publication du précédent épisode où nous partions (implicitement pour la mairie de Saint-Christo-en-Châtelus), je ne pouvais plus revenir en arrière... J’ai donc continué ici l’histoire en faisant comme si, mais à regrets puisque j’allais raconter quelque chose que je savais alors être très certainement erroné...

Morales de l’histoire, à l’attention du généalogiste en particulier et du chercheur en général

Peu de temps après avoir réussi à trouver mon berceau héandais, j’en informais les membres de ma famille, pensant leur apprendre un scoop. C’est alors que plusieurs d’entre eux m’ont dit savoir déjà que nous étions originaires de Saint-Héand... Avant toute recherche, il faut donc toujours interroger les membres de sa famille qui pourront nous donner des informations ! Qu’elles soient justes ou erronées, il sera toujours plus facile de les vérifier (et d'apporter alors les preuves de ce qu'on nous a dit), que de partir à l’inconnu ou de compter sur la chance pour avancer !...

Avant de communiquer sur des recherches en cours, il faut s’assurer d’avoir exploré toutes les possibilités de recherche et les mener jusqu’au bout : cela m’aurait évité de raconter des situations qui finalement n’ont pas dû se produire (même si l’histoire aurait alors été moins croustillante !...).
Finalement, l'analyse de cet acte de naissance qui paraissait tout simple et l'histoire que j'ai racontée autour, m'ont permis de me rendre compte que je ne sais pas vraiment ni par qui et avec qui, ni quand, ni où, il a été rédigé...

Vous pouvez retrouver chaque « rendez-vous ancestral » des différents participants via son site Internet dédié : RDVAncestral


[1]Il y a déjà trois mois pour mes lectures assidus, dans le premier article de la série : Pierre et Jeanne, des anticonformistes ?

Sources :
Archives départementales de la Loire :

  • Saint-Christo-en-Châtelus, NMDPM 1815-1821, cote 3NUMEC2/3E209_2
  • Saint-Christo-en-Jarez, NMD 1822 à 1843
  • Saint-Héand, NMD 1819-1820, cote 3NUMEC3/3E235_5

Article écrit par Chantal, le 19 août 2017

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