Parcourant les minutes de 1921 d’un notaire du Rhône aux Archives départementales, je tombai sur une pochette datée du 30 juin 1921 dont l’intitulé m’interpella :

Testament
de Mr Claude Branciard
Mort pour la France

Ma curiosité de généalogiste s’empressa de lire le document que la pochette contenait. Je découvris une lettre rédigée par un agriculteur de 20 ans, à l’écriture un peu hésitante mais particulièrement appliquée, et dont le contenu semblait avoir été rédigé avec l’aide d’un tiers ayant des connaissances en droit successoral. Outre le contenu émouvant de ce testament, je fus particulièrement troublée quand je découvris la date à laquelle celui-ci avait été rédigé : le 3 août 1914, deuxième jour de la mobilisation de ce qui devint la Première guerre mondiale...

Afin de rendre hommage à Claude Branciard, soldat à l’image de tant d’autres mort pour la France alors qu’il avait à peine 20 ans, trois articles vont modestement esquisser sa biographie.
Le premier d'entre eux présentera son parcours jusqu'à la mobilisation et la rédaction de son testament. Le second article retracera la bataille au cours de laquelle il disparut. Le troisième et dernier article racontera ce qu'il est advenu de ses volontés testamentaires.

Un testament olographe rédigé à la mobilisation et ouvert 7 ans plus tard

Voici une copie dudit testament suivie de sa transcription.

Testament

Testament de Claude Branciard. Cliquer pour zoomer.
(source : AD69 : Minutes de Maître Esparvier, notaire à Anse, avril-juillet 1921, cote 3E41996)

Je soussigné Claude Branciard cultivateur
demeurant à Pommiers, route de Villefranche
ai fait mon testament ainsi qu'il suit :
Je lègue a Madame Marguerite
Martin Veuve de Benoit Antoine Branciard,
ma mère, tout ce que la loi me permet
de disposer tant en pleine propriété qu'en
usufruit.
En conséquence, je l'institue mon héritière
universelle avec dispense de caution et
d'emploi a raison de tout usufruit qu'elle
aurait à prétendre sur partie des biens de
ma succession.
J'entends, par cette institution de legs
universel fait au profit de ma mère, priver
mes autres héritiers de droit, de tout ce
que la loi me permet de les priver ;
voulant que ma mère ait le maximum
des biens de ma succession.
Je révoque tout autre testament.
Ecrit en entiers de ma main à Anse
le trois août mil neuf cent quatorze.

Claude Branciard

En bas de page, une mention a été ajoutée par quelqu’un d'autre et signée de deux personnes :

Paraphé ne varietur conformément à notre
procès-verbal en date de ce jour.
Villefranche-Sur-Saône (Rhône) le trente Juin
mil neuf cent vingt un.

Le dossier contient des feuillets écrits de la même main que la mention ajoutée en bas de page du testament. Cet extrait des minutes et registres du Greffe du Tribunal Civil de première Instance à Villefranche-sur-Saône nous en apprend ainsi un peu plus sur le parcours de ce testament.
Maître Esparvier, Notaire à Anse, a présenté au Cabinet du Palais du Tribunal civil "un écrit paraissant être le testament olographe de Branciard Claude en son vivant célibataire cultivateur demeurant à Pommiers (Rhône) et soldat au cinquante sixième régiment d'infanterie, Mort pour la France le sept avril mil neuf cent quinze au bois d'Ailly (Meuse)". Le document explique ensuite les caractéristiques du testament, en spécifiant notamment le timbre du papier utilisé (1911) pour vérifier s'il a effectivement pu être écrit à la date indiquée, le nombre de lignes du texte, les mots de son début et de sa fin. Les traits qui figurent en début et fin de lignes et la numérotation en début de chacune d'elles ont été ajoutés par les agents du Tribunal, qui ont ensuite ordonné le dépôt de ce testament dans les minutes du notaire.

L'enfance de Claude jusqu'à la mobilisation

Benoît Antoine, agriculteur propriétaire à Pommiers âgé de 42 ans, et Marguerite MARTIN, 31 ans, se marient le 14 octobre 1893 à Limas, petit village limitrophe de Pommiers où habite alors Marguerite. Ils ont passé un contrat de mariage trois semaines auparavant. Benoît apporte son vestiaire (composé de vêtements, linges, et bijoux) pour la somme de 200 francs, et 11 500 francs en espèces et divers objets mobiliers (meubles meublants, linges de ménage, outils et ustensiles d’agriculture, attelage et récoltes). Marguerite apporte quant à elle son trousseau (vêtements, linges, bijoux et joyaux à son usage personnel, six nappes, six serviettes, six tabliers de cuisine, douze torchons et une machine à coudre) d'une valeur de 1 000 francs. Les apports des mariés sont donc relativement conséquents, puisque les 12 700 francs du ménage correspondent à plus de 20 ans de salaire d'un manœuvre[1].
Leur fils Claude naît un an plus tard, le 7 novembre 1894 à Pommiers. Benoît est toujours agriculteur à Pommiers, il habite au lieu de Bel Air.
Benoît et Marguerite ne vont pas avoir d’autres enfants.

En 1905, alors qu’il a une dizaine d’années, Claude perd son père âgé de 54 ans. Sa mère, alors âgée de 43 ans, ne se remariera pas.
Marguerite et son fils Claude vont très probablement rester vivre tous les deux ensemble, toujours au lieu de Bel Air à Pommiers, la mère demeurant cultivatrice chef du ménage : on les retrouve dans le recensement de 1911, habitant dans le même lieu-dit qu'en 1896 et 1901.

De la classe militaire de 1914, Claude est appelé en août ou septembre (la date de son testament laisserait supposer que l'appel a eu lieu très tôt en août ou que Claude se doutait bien qu'il n'allait pas tarder...). Il est incorporé le 1er septembre 1914. Il n'a pas encore 20 ans. Étonnamment, sa fiche matricule n’indique pas que son père est déjà décédé. On peut voir que Claude est un grand jeune homme d’1m77, aux cheveux et aux yeux châtains. Il a un niveau d’instruction de 3, c'est-à-dire qu'il possède une instruction primaire plus développée que les simples lecture et écriture.

Du testament de Claude à son départ sur le front

Célibataire, Claude rédige alors son testament dont nous avons vu le contenu précédemment, bien loin de l’entrain qu’on nous donne parfois à voir à travers le départ des soldats "la fleur au fusil" et qui pensaient revenir de la guerre quelques mois plus tard... Ses phrases explicites montrent aussi combien il voulait que tous ses biens reviennent exclusivement à sa mère et ne risquent pas de revenir à quelqu'un d’autre. On peut supposer que Claude ne voulait pas que sa mère soit démunie de sa propriété agricole, seule source de revenus qu'il partageait peut-être avec elle. Les règles actuelles de succession[2] n'étaient-elles pas encore en vigueur ? Quelles relations entretenait-il avec son entourage (oncles, tantes ou cousins, voire jeune femme alors qu’il n’était pas marié) et dont il aurait pu vouloir protéger sa mère ?
Comment un simple agriculteur a-t-il eu connaissance de termes successoraux élaborés alors qu’il s’agit d’un testament olographe ? On peut supposer qu'il s'est déplacé dans une étude notariale (le notaire qui avait passé le contrat de mariage de ses parents et son successeur qui possédera le testament sont en résidence à Anse, où a été écrit le testament). D’autres soldats ont-ils pris la même initiative que Claude ?

Quoi qu'il en soit, Claude est incorporé à compter du 1er septembre 1914. Soldat de deuxième classe, il est affecté dans le 56ème régiment d’infanterie et arrive au Corps cinq jours plus tard.

Un prochain article nous plongera dans la bataille d'avril 1915 au Bois d'Ailly au cours de laquelle Claude disparaîtra.


[1] Calcul effectué sur la base de 220 jours de travail par an à 10 heures de travail par jour, ratio horaire tiré de l'ouvrage "La valeur des biens, niveau de vie et de fortune de nos ancêtres", Thierry SABOT, Collection Contexte, Ed. Thisa, 2012.
[2] La succession d'un défunt non marié, sans descendance et sans frère et sœur, qui ne laisse pas de testament, revient uniquement à son/ses parent(s) (père et/ou mère) encore en vie (source : Service-Public.fr).

Sources :

Article écrit par Chantal, le 28 février 2016

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