Alors que je parcourais les registres de Saint-Christo-en-Jarez (Loire), je tombais sur un acte de naissance dont la mention marginale m'intriguait :

Naissance de
Relave Jean-Marie
16 mars 1856
filleul de L.L. [leurs] majestés impériales
et a été admis au parrainage
sous le n°1512 du Brévet

En lisant le contenu de l'acte, je m'attendais à voir la naissance d'un enfant de notable, dont les parrain-marraine auraient été ces fameuses majestés impériales. Quelle ne fut pas ma surprise de voir que le père du nouveau-né Jean-Marie était cultivateur et sa mère, ménagère...

L'extrait du registre

L'extrait du registre et sa mention marginale "filleul de L.L. majestés impériales" (cliquer pour zoomer)
(source : Archives départementales de la Loire), Registre d'Etat civil de St-Christo-en-Jarez, NMD1855-1857, 3NUMEC2/3E209_12, vue 50/144

Cela dit, compte tenu du numéro (du Brévet), je pouvais me douter que Jean-Marie n'était pas le premier filleul de ces parrains prestigieux...
Mais qu'en est-il exactement ?

De rapides recherches sur Internet me permettent d'apprendre que ce parrainage fait suite à la naissance le 16 mars 1856 à Paris, de Napoléon dit Louis-Napoléon, fils de Napoléon III et de l'Impératrice Eugénie. Ces derniers décidèrent le lendemain d'être les parrain et marraine de tous les enfants légitimes nés en France le même jour que leur fils. Par la suite, la même faveur fut étendue aux enfants nés dans les départements annexés à l'Empire (le Comté de Nice et la Savoie, en 1860).
Environ 3 800 enfants[1] furent concernés. Ce nombre peut paraître élevé compte tenu de la population française d'alors (36 millions d'habitants). En fait, l'Empereur et l'Impératrice ont procédé à une petite supercherie, déclarant comme étant nés le 16 mars, les enfants nés le 15 et le 16 mars...
Chaque famille reçut un diplôme de Sa Majesté l'Empereur signé du Ministre d'Etat au mois d'août 1856, dont voici le fac-similé d'un autre filleul impérial :

Fac-simile du Brevet

Fac-similé du Brevet
(source : Le conteur vaudois)

Les trois quarts des familles des filleuls impériaux étaient dans des situations peu aisées ; elles ne manifestaient bien souvent leur existence qu'à travers des demandes de secours.
C'est à l'occasion de l'anniversaire de la naissance du Prince Impérial et de la fête de Sa Majesté l'Empereur qu'avait lieu habituellement la répartition du crédit destiné à assister les parents de ces enfants. En 1863, après que sept années se soient écoulées, le montant ainsi distribué dépassait les 50 000 Francs. Un rapide calcul permet de faire une estimation moyenne des dons ainsi offerts aux parents des filleuls issus des familles en difficulté (donc moyenne toute relative, car toutes les familles, même en difficulté, n'ont sans doute pas reçu de don) : 17,5 Francs, soit environ 85 salaires horaires d'un manœuvre[2].
En 1863 également, plus de 15% des filleuls impériaux étaient décédés : il en restait moins de 3 200. Parmi ceux-ci, 200 étaient devenus orphelins de père ou de mère, dix autres avaient perdu leurs deux parents et étaient élevés aux frais de la liste civile impériale.
En 1868, les filleuls impériaux arrivaient à l'âge de leur première communion. A cette occasion, l'Impératrice souhaita accorder une allocation de 50 Francs (plus de 200 salaires horaires d'un manœuvre !) aux familles des enfants qui se trouvaient dans une position peu fortunée. Les parents devaient fournir au Ministre des Beaux-Arts un certificat constatant que l'enfant avait bien été admis à faire sa première communion.
Au moins l'un de ces filleuls leur enverra un courrier de remerciement pour les dons reçus. Voici une lettre de l'un d'eux (je ne suis pas sûre que ce soit bien lui qui l'ait écrite, quand on compare la graphie du corps de la lettre à celle de sa signature, mais c'est l'intention qui compte) reçue par le Cabinet de l'Empereur le 7 avril 1869, suivie de sa transcription :

Lettre de remerciement

Lettre de remerciement du filleul impérial Eugêne Vioche à Napoléon III, avril 1869 (cliquer pour zoomer)
(source : Gallica)

Sire,

Je viens, humble filleul de Votre Majesté, déposer à
vos pieds l'hommage de ma reconnaissance pour les
cent francs que vient de m'accorder votre générosité.
Croyez bien, sire, que je bénirai toujours la Providence
de m'avoir fait naître le même jour que le Prince impérial,
votre fils bien-aimé ; car cette coïncidence, outre qu'elle
m'a mérité l'insigne honneur d'être votre filleul, a été, et
sera à jamais pour moi la cause d'un dévouement sans
bornes à Votre immortelle et glorieuse dynastie.

Daignez recevoir,
Sire,
les respectueux hommages de votre filleul
reconnaissant et dévoué.

[signé] Eugêne Vioche.

Il arrivait que l'Empereur, lors de ses déplacements, rende visite à l'un des ses filleuls. Je ne pense pas qu'il se soit rendu un jour dans un village du fin fond de la Loire pour voir notre Jean-Marie...
Celui-ci a d'ailleurs atteint l'âge adulte, puisqu'il figure sur les registres matricules de 1876 et n'est pas décédé en 1902 quand il est libéré du Service militaire. Cultivateur, il a un niveau d'instruction de 3, c'est-à-dire qu'il possède une instruction primaire plus développée que les simples lecture et écriture. Mesurant 1 mètre 72, il est le plus grand de ses conscrits figurant sur la même page que lui. Mais on ne saura pas de quelle façon sa famille et lui auront "profité" de son statut de filleul impérial.

Je me suis demandée si l'un de mes ancêtres était né le 16 mars 1856, même si j'aurais alors déjà vu cette mention... Une petite vérification dans ma base ne coûtait rien, j'aurais pu passer à côté de cette mention marginale si je l'avais vue lors de mes premières recherches, alors loin d'être aussi attentive que maintenant.
Et bien non, aucun de mes ancêtres n'est né ce jour-là... Mais il s'en est fallu de peu : la grand-mère maternelle de ma grand-mère maternelle, Françoise Rondepierre, est née à Isserpent (Allier) neuf jours plus tard, le 25 mars 1856. Je ne sais pas si ses parents ont su à côté de quoi ils étaient passés à neuf jours près : une mention prestigieuse et un beau diplôme, voire un peu plus...


[1] Selon les sources, il s'agit de 3 834 enfants, ou de 3 785 enfants y compris les 26 naissances d'enfants jumeaux soit 3 759 familles.
[2] Calcul tiré de l'excellent ouvrage "La valeur des biens, niveau de vie et de fortune de nos ancêtres", Thierry SABOT, Collection Contexte, Ed. Thisa, 2012

Sources :

Article écrit par Chantal, le 16 mars 2015

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